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Prédication du culte-cantate du 23 juin 2013

dimanche 30 juin 2013

(Prédication donnée par le professeur Fritz Lienhard)

Culte Cantate « Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ »
Texte de prédication : Rom. 3, 21-28

Interprétation

Frères et sœurs, nous avons assisté à une interprétation remarquable. Moi, je suis là pour rappeler que c’est l’interprétation d’une interprétation, qui est elle-même une interprétation… Nos musiciens et choristes, sous la direction de Christian Seckler, interprètent une cantate de Bach, qui est elle-même une manière musicale d’interpréter une autre musique, celle du compositeur anonyme, venant peut-être de Haguenau, du cantique qui en est à la base, qui interprète lui-même un texte, celui que Johann Agricola a composé en 1526 ou 27 ou 29, les sources divergent, mais en pleine Réforme. Ainsi Agricola interprète Luther, qui lui-même se réfère à Paul, qui interprète la Torah à sa manière… Et Agricola interprète directement le Psaume 130.

L’essentiel

Car, Frères et sœurs, l’essentiel de ce que Bach veut nous dire, à la suite de la Réforme, nous renvoie à un message. Nous le lisons dans l’épître aux Romains, au chapitre 3, 21-24.27-28.

La grâce

Dans les termes de notre cantate, il s’agit de grâce, cette grâce que Dieu donne gratuitement, que nul ne peut acheter ni hériter par des œuvres.

Foi

Et la prière ne réclame pas de surcroît d’avoir, de pouvoir ou de savoir, mais la seule chose qui importe, qui est la foi, se traduisant par la confiance.

Anfechtung

Notons encore que l’inverse de cette grâce et de cette foi, c’est la honte, quand on perd la face. De même, l’horizon dans lequel cette grâce et cette foi se situent et trouvent leur pertinence, c’est ce que Luther et notre cantate appellent l’Anfechtung, quand s’installe le doute, quand toutes les voix qui s’opposent à notre foi et à notre existence semblent prendre le dessus, quand nous sommes en plein combat, comme dans un état de siège, ne sachant nullement comment cela va se terminer.

Foi —> Amour

Et c’est à partir de cette foi, qu’il devient possible de pardonner à l’ennemi, de tout son cœur, et non du bout des lèvres. C’est parce qu’il nous a été fait miséricorde, que nous pouvons à notre tour être miséricordieux, comme le dit notre passage tiré de l’Évangile, Évangile du jour au moment où cette cantate fut interprétée la première fois, le 6 juillet 1732.

Aujourd’hui

Eh bien, interprétons à notre tour. Reprenons ce message libérateur, et laissons le retentir dans notre temps et notre lieu, à notre manière, dans nos mots.
Car, frères et sœurs, les temps de doute, les moments de honte, les tentatives manquées de nous faire valoir, de nous justifier par nos œuvres, ne manquent pas dans notre temps. Je me contenterai de deux exemples, qui pourraient être multipliés à l’infini.

Consommation : valeur signe

Le premier, c’est la consommation. Ça fait bien longtemps que les sociologues nous disent que la plupart des objets que nous achetons, nous ne les achetons pas parce qu’ils sont agréables ou utiles, mais parce qu’ils ont une valeur signe. Ils montrent que nous faisons partie des meilleurs, dans le langage de notre temps des winners, et non des losers. Deux arguments sont essentiels pour montrer cet usage des objets dans notre société :

Consommation infinie

Le premier, c’est le constat que la consommation est infinie. S’il s’agissait de valeur d’usage, il y aurait des limites : quand vous avez bien mangé, vous avez bien mangé, ça suffit, plus ne vaut pas plus… Dans la consommation plus vaut plus, et toujours plus vaut toujours plus. Le ressort profond de la consommation n’est pas dans cette valeur d’usage… Il est ailleurs.

Publicité

Le second, c’est une analyse de la publicité. Regardez bien, et voyez le rôle de ceux que l’on appelle non sans raison les « faire-valoir », puisqu’ils servent à mettre en valeur la supériorité du personnage principal. Vous avez deux femmes jumelles, mais l’une a la poudre de lavage performante, et l’autre ne l’a pas. La poudre fait littéralement la différence. Nous allons nous précipiter pour acheter cette poudre, pour faire à notre tour partie des meilleurs.

Le sacré dans l’entreprise

Mon deuxième exemple, ce sont les performances professionnelles. Cultures d’entreprises, jubilées, tout nous invite à voir dans l’organisation qui nous emploie un but en soi, auquel il vaut la peine de sacrifier… sacrifier notre temps, nos forces…

Identité de gagnant

Mais cela ne fonctionne que parce que notre entreprise, en retour, nous confère une identité de gagnant. Cette identité de gagnant ne supporte évidemment pas qu’à côté de nous, faisant le même travail, il y ait quelqu’un de moins performant. Ça dévalorise notre statut.

Collègue

Quoique… Parfois c’est bien pratique, aussi, puisque la comparaison nous permet de nous mettre en valeur… C’est bien pratique, tel ou tel collègue qui travaille bien moins que moi… On connaît la définition du collègue : con legein, parler avec… le collègue, c’est celui qui dit la même chose que moi… mais bien moins bien que moi, ça va de soi.

Le dieu du marché

Ce fonctionnement de justification par les œuvres vaut pour acquérir la grâce des marchés. il ne suffit pas de bien travailler, il faut travailler mieux et pour moins cher, pour mériter les investissements des capitaux. Et la question est simplement : qu’allons nous sacrifier maintenant ? L’hôpital ? la solidarité avec les personnes âgées ou les chômeurs ? La vie de famille et le temps qu’elle réclame ? Le système éducatif ?

Tina

Sans cesse, nous entendons la voix de Tina : there ist no alternative… Nous sommes coincés.

Honte

Cette manière de nous justifier par les œuvres, ou plutôt de nous faire valoir, ne marche pas toujours, et nous connaissons les situations où nous préfèrerions disparaître dans un trou.

Portable

Quand le prof confisque tous les portables, et que je découvre avec effroi que c’est bien le mien qui est le plus minable… mon père a beau dire qu’il s’agit d’une authentique antiquité, j’ai la honte…

Conférence

Quand je viens de faire une conférence, et que tel collègue me la démonte, point par point… me montrant non seulement que je n’ai pas assez travaillé, mais que décidément je ne suis pas au niveau…

Distributeur

Quand je cherche de l’argent au distributeur, et que je découvre avec effroi que mon compte est vide… et les gens font la file derrière moi, et me regardent d’un air réprobateur, quand enfin je renonce et que je passe devant eux… vous connaissez tous ces situations, si ce n’est dans la réalité, au moins dans vos cauchemars !

Illusion

C’est un système d’illusion, parce que au fond, je sais bien que ce qui fait mon identité en profondeur, ce ne sont pas mes performances. C’est cette fragilité dans laquelle je suis venue sur terre, et qui me rattrapera tôt ou tard. C’est cette possibilité de l’échec, et je sais qu’un jour un mail sur les 2354 que je dois traiter par jour m’échappera, et cela mettra fin à ma brillante carrière.

Système d’exclusion

C’est un système d’exclusion, parce que la reconnaissance d’autrui est une denrée rare. Elle ne fonctionne que par comparaison. Pour être un winner, il ne suffit pas d’être bon, il faut être le meilleur.

Aspiration de la cantate

C’est dans cette situation que nous aspirons à autre chose. À notre tour d’appeler à l’aide : Ich ruf zu dir, avec une quinte ascendante, qui met en valeur cette aspiration. Les trois derniers airs sont marqués en duo, tierce, quatuor, marquant une progression de l’intensité de la prière. L’imploration face à la menace du désespoir, au cœur de l’Anfechtung, se développe dans des couleurs sombres, avec une ligne de basse continue qui ressasse les mêmes motifs, comme pour dire combien nous sommes enfermés, avec de brefs silences comme si le souffle venait à manquer. Notre espérance devient haletante…

Une autre parole

Et voici que nous entendons une autre parole. Ce n’est pas une parole puissante, hurlée au mégaphone, d’une voix de stentor. Ce n’est pas une vidéo qui fait le buzz sur le net, avec plein de « j’aime » sur Facebook. C’est un message qui se fraie son sentier, loin des autoroutes de l’information. C’est une parole chuchotée, murmurée, mais qui change tout… parce qu’elle nous change en profondeur.

L’effusion de musique

Le tournant est marqué par le hautbois, en effusion avec le soprano. L’atmosphère est sereine, presque dansante. Le ténor s’y mêle. L’aria se présente comme consolante et réconciliante.

Grâce

Cette autre parole nous dit : « Tu peux te permettre de vivre autrement, parce que tu es aimé sans conditions ». Elle ne nous dit pas : « tu ne dois pas consommer », ou encore « renonce à tes performances professionnelles ». Elle nous dit : tu peux te permettre de vivre. Une parole t’est donnée, qui te dit jour pour jour : je t’aime comme tu es. Devant moi, dit Dieu, tu n’as pas besoin de tricher. Avant que tu puisses faire quoi que ce soit, avant toutes tes performances et tes signes de richesses, je t’aimais déjà, dans ta fragilité depuis ta naissance. C’est ce que l’on appelle la grâce, ce mot qui se situe entre la grâce d’un président de la république à un condamné, et la grâce d’une jeune fille, au printemps de sa beauté, qui danse. La grâce est de beauté, gracile, faite de fragilité, et de nécessité, vitale pour exister.

Dignité

Tous ceux qui te regardent pour te juger l’ignorent peut-être, et l’ignorent parfois gaillardement, mais tu as une dignité, une dignité infinie, dit Dieu. Le signe de mon amour est posé sur toi, d’une encre indélébile.

Foi

Cette grâce suscite la foi, cette confiance qui nous permet de renoncer aux différentes manières de nous donner une identité de gagnant. Je peux me laisser tomber entre les mains de Dieu.

Amour

Et c’est cette foi qui me délivre pour l’amour. Parce que je peux me le permettre de regarder autrui avec le regard de Dieu, et donc de le prendre pour ce qu’il est, même s’il y a une inimitié entre nous, même si la relation est brisée, et que j’en ai gros sur la patate en ce qui le concerne… Il faut prendre les gens comme ils sont, il n’y en a pas d’autres.

Vraies performances

Du coup, nous sommes libérés pour d’autres performances, celles qui sont bien moins visibles et spectaculaires. Les premiers pas d’un enfant… le sourire par-delà sa fatigue d’un vieillard… le dynamisme un peu désordonné d’un adolescent… la force bienveillante d’un homme… le charme magique d’une femme… parfois c’est l’inverse… Ces 1000 gestes d’amour, comme ces 1000 notes de musique, qui reflètent la grâce de Dieu.

La vie est un cadeau

C’est inscrit dans ce tissu de sons, de mots et de gestes que je peux vous dire ce qui vaut en profondeur, le grand secret de l’existence et le grand mystère de l’univers : la vie, frères et sœurs, est un cadeau.

Amen.